
Le plafond: Comment vous sentez-vous aujourd’hui, mon cher Richard?
Richard : Comme une canette de Coca-Cola qui serait passée par un accélérateur de particules. Prêt à exploser. On m’a trop remué là. Si on me dégoupille, je dégueule sur le monde.
Le plafond : Comment expliquez-vous votre état ?
Richard : Ce n’est pas passager. C’est juste que pendant si longtemps, j’ai pris un soin tout particulier à nier chaque composante de mon être. J’ai appris à me détester pour mieux apprécier celui que j’étais censé devenir. J’y ai cru, ça a failli marcher. Je me suis planté. Aujourd’hui, tout ça m’explose à la figure. Je redeviens l’être inhumain que j’étais. Quelques bactéries, 95% de flotte, des ongles, des cheveux et un squelette. Un animal, un vulgaire mammifère. J’aime cette vulgarité, au fond.
Le plafond : Et en quoi cela vous pose-t-il un problème ?
Richard : En soi, ça ne pose pas de problème. Mais cette sensation d’avoir été si ordinaire pendant si longtemps, ça me démange, ça me ronge. Etre ordinaire, pour moi, c’est le pire des affronts. C’est une telle source de frustrations, d’angoisses, de phobies.
Le plafond : Quelle est votre plus grande frustration ?
Richard : Sans hésiter : savoir qu’il me sera impossible de pouvoir assister à mes funérailles. C’est le seul jour qui permet de dresser un véritable bilan de sa vie. M’ont-il aimé ? M’ont-elles détesté ? M’ont-ils oublié ? Que retiendront-elles de moi ? Les ai-je choqués, marqués, offusqués ? Le pire serait un consensus pour dire que « finalement, il était quand même… sympathique. » La sympathie ? Mais quelle insulte ! Je ne veux pas être « sympa », je hais ce mot. C’est ce qu’on dit des gens insipides quand ils ne vous inspirent rien du tout. Les gens « sympas » sont invisibles. Moi, je veux que le jour de mon enterrement, il y ait des gens qui me traitent de conard, d’enfoiré, de trou du cul. Et d’autres qui disent : « finalement, ce gars-là, on n’a pas toujours compris tout ce qu’il disait. Mais si pour lui ça faisait du sens, alors il avait raison. » Si c’est le cas, je pourrai partir avec le sentiment de devoir accompli. Je ne suis ici que pour ça : pour qu’on se souvienne de moi. Le reste, je m’en fous.
Le plafond : C’est ce qui explique votre haine de l’Homme ?
Richard : Je crois qu’en réalité, je vénère la vulgarité de l’être humain, sa corruptibilité, son égoïsme. Et en même temps, son inconscience m’insupporte. Les gens me paraîtraient beaucoup moins détestables s’ils prenaient conscience de leurs limites. Mais non, ils se sentent obligés de faire semblant d’être gentils, de feindre leur bon cœur, d’exhiber leur amour du prochain. Or, ce ne sont que des foutaises. L’homme est fondamentalement mauvais. C’est un fait. Moi, je n’apprécie que les gens qui en ont pris conscience. Mieux, qui le revendiquent. Comme moi.
Le plafond : Heu… hum… Je propose que nous en restions là pour aujourd’hui.
Richard : A la semaine prochaine.
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