
Cher cousin,
Les âneries que tu déblatères au téléphone m’emplissent le cœur de joie. Certains parlent, d’autres crient. Toi, tu chies par la bouche et tu ne peux pas savoir à quel point c’est jouissif pour moi. Tes colères, tes crises de jalousie, ta paranoïa imbécile, tes sautes d’humeur, tes approximations grammaticales, ton vocabulaire de lapin de garenne et ton absence totale de jugement sont à la mesure du vide abyssal qui sépare ton front de ton lobe occipital.
Tu n’imagines pas combien cela m’enchante de te voir te décomposer de la sorte. Chaque jour qui passe me rappelle que ton existence est pathétique. Tu es venu au monde parce que ta mère avait besoin d’une assurance-vie pour couvrir ses délits. Voilà ce que tu es. Tu es une assurance-vie, un bout de papier assorti d’une trentaine de pages d’annexes en petits caractères. Et comme tout bon contrat d’assurance, tu existes en trois exemplaires, les deux autres étant incarnés par tes attardés de frères.
Cher cousin, je t’admire. Avoir vécu déjà plus de trente ans avec un tel fardeau tient de l’exploit. C’est finalement la seule chose que tu as entreprise qui ne se soit pas encore soldée par un échec. Pas encore.
Cousin, tes mots débridés me gonflent les veines de bonheur. Chacune de tes phrases bancales me rappelle que tu n’es qu’un bout de papier, tout juste bon à allumer un feu de bois pour se réchauffer l’hiver. Tu ne vaux rien de plus. Savoir que tu en es maintenant parfaitement conscient m’égaie d’avantage. J’en ai l’eau à la bouche. Mes papilles gustatives en dansent. Je salive le soir en m’imaginant tes insomnies nourries à la rage, à la haine, à la honte. Je lève mon verre à tes crises d’angoisse. Je bois à la santé du minable que tu es.
Ce qui m’excite par-dessus tout, c’est la limpidité et l’acharnement même avec lesquels tu as balayé les doutes qui subsistaient encore dans mon esprit quant à ton devenir. Grâce à toi, je ne me demande plus si tu vas te suicider. La question qui se pose maintenant est : quand ?
Quand, mon cher cousin ? Quand ?
L’idée que chaque lever du soleil me rapproche un peu plus du jour où tu mettras fin à ta vie de paria, de bout de papier, me dilate les pupilles de ravissement. J’en ressens des picotements des chevilles jusqu’à l’arrière de la nuque. La sensation m’en arrache des larmes de plaisir.
Avoir pris conscience de l’inéluctabilité de ton destin m’a revigoré. Je m’en nourris. Je revis grâce à toi. Je t’en remercie, cher cousin ! Je me régale à penser au jour où tu te trancheras les veines. Je m’enivre en songeant à ton corps froid et raide.
Tu fais durer le plaisir et je t’en suis tellement reconnaissant. Les préliminaires sont exquis. J’en durcis d’extase. Quand tu estimeras que ton heure est venue, quand tu comprendras que tu n’as plus ta place dans ce monde qui méprise les contrats d’assurance, tu t’en iras dans un feu d’artifice chaud, sensuel et magnifique.
Je me délecterai de ton avis nécrologique. J’en tapisserai ma chambre à coucher et je ne quitterai pas des yeux ton nom au moment de jouir. Et de crier. A tes funérailles, j’arborerai une érection puissante et scandaleuse. Au moment où le fossoyeur refermera le caveau, je sortirai mon missile, hisserai le drapeau, déploierai ma fierté et arroserai sur-le-champ ta pierre tombale d’un foutre abondant, tiède et gras dans une explosion humide qui m’arrachera la mâchoire.
Alors, quand, mon cher cousin ? Quand ?
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